L'Express 13 janvier 1994
Muriel, fille du bois
D'abord, il y a les mains de Muriel. Longues et larges. sans vernis à ongles ni apprêt. En général, la manucure fait mauvais ménage avec le bois à travailler,le laiton à découper, l'acier noir des burins, ou la dangereuse proximité des produits chimiques. Muriel Legagneur ne s'en soucie pas vraiment. Ce qui fait vibrer cette ébéniste de 35 ans, ce sont les grandes horloges cartels du XVIIIe siècle en piteux état, les écritoires Napoléon III délabrées ou les meubles de poupées de la Belle Epoque à restaurer. Son univers sent les essences rares, la laque, la colle de poisson et le vernis à tampon. Sur un fond de champs labourés, où les pies en smoking jacassent dans les hêtres chevelus, pour le plus grand plaisir de cette écolo pure et dure. Ici à Marigné-Laillé entre Le Mans et Tours, le temps est suspendu. Prisonnier de la lenteur minutieuse des gestes ou des périodes de séchage. Mais personne ne flâne. Ni Muriel ni Pascal, son mari, ren contré à l'école de restauration du château d'O, dans l'Orne. Au fil des ans les Legagneur se sont partagé le travail. A lui les choses lourdes, les commodes ventrues, les armoires massives et les gros travaux. A elle les opérations plus fines :"Moi trimballer les planches, ca me barbe." Des planches, elle en a pourtant trimbalé, cette grande fille. Jusqu'à plus soif, quand è 17 ans, elle décide de plaquer les lettres modernes pour plaquer le bois. Elle ne regrette rien : "C'est vraiment ce que je voulais ! Vous ne pouvez pas savoir le plaisir de sentir renaître un meuble qui n'était plus qu'un tas de boue." Le plus dure n'a pas été de convaincre son cadre supérieur de père. Mais de trouver un maître d'apprentissage. Une femme à l'atelier ? Les vieux artisans macho en avait le poil de moustache tout hérissé. Muriel s'est accroché. En 1994, elle peut dire qu'elle est sur la voie de la réussite. De la reconnaissance. A-t-elle, pour autant, fait avancer les choses ? Elle en doute. Certes, les ébénistes femmes ne sont plus l'exception. Et certains clients ne veulent plus n'avoir affaire qu'à elles. Mais le milieu est loin d'avoir changé de mentalité. Et ce n'est pas une question de génération : "Nous avons eu un jeune ouvrier qui faisait semblant de ne pas comprendre ce que moi, la patronne, je lui disais." Aujourd'hui, les Legagneur travaillent seuls. D'arrache pied. C'est bien connu : Il n'y a rien de pire que d'être son propre patron. Mais il faut bien rembourser le prêt qui a permis de bâtir l'atelier, en oubliant le garage des débuts. Ou d'acheter le camion avec lequel Pascal et Muriel parcourent la France. En volant, ça et là, deux ou trois jours de vacances. Quand les emprunts seront payés. Muriel se promet de s'occuper un peu plus des enfants, Ophélie, 11 ans, et Hadrien, 9 ans, pris en charge par leurs grands-parents maternels. Mais elle ne se fait guère d'illusions. Demain, pas plus qu'aujourd'hui, Pascal ne la déchargera des tâches périphériques. S'il règne sur l'atelier, en maître au savoir incontesté (en matière de marqueterie notamment), il lui laisse l'extérieur. Les contacts avec les clients, les comptes et les commandes. Le pouvoir, en somme. "Chez les artisans, comme en Afrique, la femme est le pivot de tout.", dit Muriel, qui n'entend pas pour autant abandonner la restauration. Et rêve de se voir confier un meuble signé André Charles Boulle. Le must. En attendant, Pascal, qui suit des cours à l'école Boulle, à Paris, a pris en main la formation permanente de sa femme. Pas facile. " J'ai la tête dure ", reconnaît Muriel..Pascal hausse les épaules. ca tombe bien. Le bois, il s'y connaît. Et il est bien placé pour savoir que celui-ci est de qualité.
Georges Dupuy
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