La Cote des Antiquaires juin 1988

La marqueterie Boulle grandeur et servitude d'un art par Pascal Legagneur


Jusqu'au XVIIe siècle la marqueterie est exécutée par découpage au couteau des différents éléments à assembler. C'est à cette époque que, les outils et les techniques se perfectionnant, la scie remplace le couteau et permet un suivi du tracé précis et une approche du dessin plus fine.
En Allemagne, on imagine la marqueterie tarsa incastro, qui consiste en la découpe par paquets de plusieurs essences différentes. Les éléments ainsi découpés sont incrustés en alternant bois sombre et bois clairs aux fin d'effets décoratifs. Cette technique sera l'inspiratrice d'André Charles Boulle. Vers le milieu du XVIIe de nombreux marqueteurs sont installés en France. En 1667, Colbert est chargé de créer un organisme centralisateur pour favoriser la création artistique. ce sera la manufacture des Gobelins. En 1672, le nommé Boulle, le plus habile de Paris, est proposé par Colbert à la décision du roi, pour remplacer Jean Macé, décédé au Louvre cette même année. André Charles Boulle (1642 1732) n'est pas l'inventeur de la technique qui porte son nom. Il utilise des matériaux nouveaux, crée des formes nouvelles, crée les bronzes d'ameublement et, par la même, un style. Excellent dessinateur, il fait naître les volutes de ses motifs de marqueterie ; habile sculpteur il réalise ses bronzes. Ce bouillonnement de créativité est aussi le résultat d'une collaboration avec des ornemanistes tels qu'Audran, Gillot et surtout Bérain, dessinateur des Menus Plaisirs. L'originalité de Boulle réside dans l'utilisation de bois, de cuivre ou d'étain, et d'écaille de tortue. Une marqueterie dite en première partie ou en partie fera apparaître les motifs métalliques sur fond d'écaille alors qu'en seconde partie ou contre partie nous en auront le négatif, c'est à dire motifs d'écaille sur fond de métal. L'assemblages de matériaux aussi divers est délicat et fragile. Pour assurer la bonne adhérence et renforcer l'ensemble, Boulle a recours aux motifs de bronze doré qui protègent et ornent les meubles.
Choix des matériaux A la même époque, Lefebvre, cité comme émule de Boulle, et Oppnordt, qui fit un stage aux Gobelins, puis reçut, en 1664, un logement au Louvre, travaillent suivant les mêmes techniques. Oppnordt, avait le même titre, les mêmes gages que Buoulle, et, collaborant étroitement avec lui, concourut sans doute aux mêmes oeuvres. Les médaillers du roi ornant la galerie Apollon du Louvre, attribués à Boulle, pourraient être de son fait. Restaurés sous Louis XVI par Montigny, ébéniste qui fut chargé de leur réfection (l'un d'eux porte l'estampille Montigny), puis de nombreuses autres fois, ils furent quasiment refaits au XVIIe siècle et il est très difficile d'en délimiter les parties originales. Ces meubles fameux résistent mal au temps. les métaux collés sur le bâti ont tendance à se décoller. vers 1720, Boulle abandonne l'utilisation de matériaux aussi différents et s'oriente vers l'utilisation de bois des îles, bien moins sensibles aux variations thermiques. Etienne Levasseur, formé chez l'un des fils Boulle, consacre une partie de son activité à copier et surtout à restaurer les oeuvres du maître. Il excelle dans cette spécialité. Les traditions de Levaseur furent maintenues, au XVIIe siècle, par son fils, puis par son petit-fils, qui exerça pendant les règnes de Charles X et de Louis-Philippe, et continua à imiter la marqueterie Boulle sous Napoléon III. Un renouveau de la marqueterie d'écaille rouge et de cuivre donnera jour à des copies de cabinets, de bureaux mazarin et de nombrux meubles d'appui. La technique s'améliore toujours. les lames de scie s'amincissent. Le chevalet à marqueter est inventé, ce qui permet une meilleure découpe des motifs. Vers 1840 on utilise le contre-placage qui consiste à plaquer sur les deux cotés du bâti une feuille de bois collée à contre fil et recouverte à son tour de la marqueterie. Comme nous l'avons déjà dit, ces meubles au cours des ans, se sont détériorés. Il convient donc, pour conserver ce patrimoine, d'en assurer la restauration. Il faudra tout d'abord choisir les matériaux. L'écaille de tortue, matière cornée qui recouvre en plaques la cuirasse de protection de la plus part de tortues, se trouve en trois qualités suivant l'animal dont elle provient. Le caret, tortue de l'océan pacifique, de la mer des Indes , et d'une grande partie de l'Atlantique, donne l'écaille la plus belle. La franche, tortue des mers du Sud et de l'Atlantique, est aussi appelée tortue verte, de par les reflets de son écaille. La caouanne, tortue de l'Atlantique et de la Méditerranée, se rencontre parfois sur les côtes de France et d'Angleterre. Ensuite viendront les choix du laiton dans l'épaisseur convenable, des teintes, des colles etc. La restauration de ce genre de marqueterie est très délicate. En premier lieu, il est nécessaire de traiter les éléments existants. On déposera les motifs de laiton - qui seront recuits pour leur donner de la souplesse et permettre leur application sur le support. Puis ils seront décapés au bain d'acide et dégraissés. Le bâti sera minutieusement débarrassé de toute trace de vieille colle ou autre impureté. Chaque pièce de ce puzzle est ensuite recollée à sa place, à la colle à chaud ou de poisson (cette dernière semblant mieux adaptée dans ce cas). Tout ce qui a pu être sauvé étant remis en place, on relèvera le dessin des parties manquantes, qui seront tracées et découpées soit dans le laiton soit dans l'écaille. L'écaille dure, très fragile à froid, devient malléable à chaud. Cette propriété est exploité quand on la chauffe au feu ou à l'eau bouillante pour lui donner sa forme finale, qui se maintient après refroidissement et retour à la dureté et à la fragilité. Sa transparence n'étant pas altérée par ces manipulations, il est toujours possible de la teindre. Les feuilles d'écaille sont d'épaisseurs irrégulières et bombées en surface. Il faudra les dresser et les égalise. des cales en zinc ou mieux en cuivre, à la forme adéquate, mises à chauffer dans un four, recevront l'écaille ramollie à la chaleur pour lui donner son galbe définitif. La teinte sera obtenue par mélange d'un colorant approprié à la colle dont elle sera enduite 'au XVIII la colle était mélangée avec du vermillon pour le rouge) Une feuille de papier est appliquée pour maintenir la teinte. Ces éléments neufs selon effleurés à la lime après collage, puis traités au papier de verre de plus en plus fin pour obtenir une surface parfaitement polie. Le laiton sera gravé au burin suivant le dessin original, le sillon ainsi obtenu sera souligné par un rempli d'un mélange de colophane et de noir de fumée. Puis, interviendra, en phase finale, un vernis tampon léger, surtout pour protéger le laiton de l'oxydation. Les bronzes - nettoyés ou redorés à l'or fin suivant les cas - , remis en place, le meuble aura retrouvé son faste d'origine.

P.L.
Expert en ébénisterie
agrée par la FNEPSA
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